- Temps de lecture: 8 min.
Rapport inédit de l’ONU : des employés du projet gazier mené par TotalEnergies accusés d’exploitation sexuelle, l’armée mozambicaine de violences sexuelles
Des soldats mozambicains ont été accusés de viols et de violences sexuelles contre des filles et des femmes à Cabo Delgado, tandis que des employés du projet LNG de TotalEnergies auraient extorqué des femmes pour les contraindre à des rapports sexuels, selon un rapport de l’ONU jamais publié et obtenu par Forbidden Stories.
Crédit : Baptiste Condominas / RFI
- Forbidden Stories a obtenu un rapport de l’ONU jamais publié auparavant qui décrit des violations des droits humains qui auraient été commises par l’armée mozambicaine dans le nord du pays.
- Selon le même rapport, des travailleurs du projet gazier Mozambique LNG piloté par TotalEnergies auraient exploité sexuellement des habitant de Cabo Delgado et extorqué des travailleuses du sexe. Notre enquête révèle que des sous-traitants de l’entreprise seraient également impliqués.
Avertissement : Cet article contient des descriptions explicites de viols, violences sexuelles et de violences faites aux enfants.
Par Mariana Abreu
18 juin 2026
Avec la contribution de : Costanza Gambarini and Luke Barratt (SourceMaterial), Gaëlle Laleix (RFI), Jörg Brase (ZDF)
En 2019, le géant français TotalEnergies a lancé un projet gazier à Cabo Delgado, une province du nord du Mozambique et l’une des plus pauvres du pays.
Le projet Mozambique LNG de TotalEnergies est un des plus grands projets de gaz naturel liquéfié au monde, avec plus de 20 milliards de dollars d’investissements. À l’époque, les résidents de la région subissaient déjà la violence du groupe djihadiste Al-Shabab, affilié à l’Etat Islamique, depuis deux ans. Ce conflit a depuis coûté la vie à plus de 6000 personnes et en a déplacé plus de 1,3 million.
Des interviews et documents exclusifs révèlent que ce sont les femmes qui en paient le prix fort. Elles sont notamment confrontées à des violences sexuelles commises par les protagonistes du conflit, y compris par des soldats mozambicains censés les protéger, et par certains employés travaillant pour le projet Mozambique LNG dirigé par TotalEnergies.
En 2025, Tomazina*, une jeune femme de 25 ans résidant à Palma, ville littorale avoisinant le site gazier, entreprend un voyage d’une vingtaine de kilomètres pour se rendre au complexe Afungi de TotalEnergies. Tomazina, dont le prénom a été modifié pour protéger son identité, avait entendu parler d’offres d’emploi à pourvoir sur place. Son but : déposer sa candidature.
« Il y avait tellement de monde », raconte-elle à Forbidden Stories. Lorsque le recruteur la fait sortir de la file d’attente et lui demande son numéro de téléphone afin d’échanger sur des opportunités d’emploi, elle est pleine d’espoir.
« Il m’a appelé l’après-midi même », se souvient Tomazina. « Ensuite, il a dit : ‘Je vais vous aider à obtenir ce travail, mais en échange, j’ai une demande. J’aimerais coucher avec vous’ ». Une semaine plus tard, elle cède à une relation sexuelle. Tomazina le recontacte peu après au sujet de l’emploi promis, « mais il a arrêté de répondre à mes messages », explique-t-elle.
Entre janvier et avril 2024, une agence de l’ONU dédiée à la santé sexuelle et reproductive récolte des témoignages décrivant des faits similaires. Notamment la manière dont des femmes et filles auraient été contraintes à des relations sexuelles par des hommes liés au projet Mozambique LNG en échange d’emplois.
« Ils disent aux femmes et filles que si elles couchent avec eux, ils leur donneront un travail. Elles acceptent, et les hommes disent ‘l’emploi viendra bientôt’, mais parfois, il n’arrive jamais », décrit un habitant auprès de l’agence de l’ONU.
Personne interrogée dans l’anonymat par le consortium (Crédit : Source Material).
Ces témoignages ont été compilés sous le titre « Voix du Mozambique » dans un rapport qui n’a jamais été rendu public. Il documente les violences basées sur le genre (VBG) dans la région. Ces récits sont le résultat de plus de 100 entretiens réalisés dans les districts de Mueda, Nangade, Muidumbe, Palma, Mocímboa da Praia, Macomia, et Mecufi. Ils incluent la parole de survivants issus de communautés déplacées, d’accueil, et revenantes, ainsi que des figures locales et des spécialistes des VBG. Parmi ces derniers, on retrouve des autorités nationales, des chefs religieux, des chercheurs, et des acteurs humanitaires nationaux et internationaux.
Le rapport met au jour l’ampleur des violences sexuelles commises par les forces armées mozambicaines et Al-Shabab contre les femmes et enfants de Cabo Delgado. Il documente également les contraintes exercées sur des travailleuses du sexe par des employés associés au projet Mozambique LNG de TotalEnergies. Dans ce rapport, toute référence à TotalEnergies a été remplacée par les termes « entreprise d’énergie multinationale ». Toutes, sauf une.
Le passage du rapport des Nations unies mentionnant TotalEnergies (Crédit : Forbidden Stories).
Interrogée, TotalEnergies explique que Mozambique LNG « n’avait pas connaissance de ces allégations, mais les prend très au sérieux ». Le projet, précise la société, dispose d’un mécanisme permettant aux personnes concernées par les activités de l’entreprise de faire part officiellement de leurs préoccupations : « Nous avons examiné les plaintes déposées dans le cadre du mécanisme de traitement des plaintes du projet et n’avons trouvé aucune plainte de ce type. »
Interrogé sur les raisons pour lesquelles le rapport n’a jamais été publié, un porte-parole de l’ONU affirme que « les dynamiques opérationnelles et l’insécurité à l’époque ont rendu impossible la mise en conformité de ce rapport avec les normes nécessaires à sa publication », ajoutant que le document de 100 pages avait été « utilisé en interne pour orienter l’élaboration d’un programme ».
« Tu as livré ton corps »
Selon le rapport de l’ONU, des femmes se sont installées près de Palma dans l’espoir de trouver du travail autour du projet gazier de TotalEnergies. Beaucoup de celles n’étant pas parvenues à décrocher un emploi « recourent au travail du sexe pour survivre ».
« Ils demandent aux femmes de payer pour avoir le travail. Elles disent qu’elles n’en ont pas, donc les hommes répondent qu’elles pourront l’obtenir en couchant avec eux »
« Ça a été très difficile, car il n’y a pas de travail. Je n’ai aucun moyen pour survivre. Alors je dois recourir à d’autres moyens de subvenir aux besoins de mes enfants et de ma famille », détaille auprès du consortium Mwanajuma*, une mère de famille de 27 ans dont le prénom a été modifié pour protéger son identité. Mwanajuma raconte qu’après avoir été dupée plusieurs fois, elle n’accepte plus d’échanger des relations sexuelles contre des promesses d’embauche. À la place, certains employés du site réclament un paiement pour obtenir un contrat. « Ils demandent 10 000 meticais [NDLR : environ 135€]. Si vous ne pouvez pas payer, vous n’obtenez pas le travail ».
« Ils demandent aux femmes de payer pour avoir le travail », dit une des personnes interviewées par l’ONU. « Elles disent qu’elles n’en ont pas, donc les hommes répondent qu’elles pourront l’obtenir en couchant avec eux ». Une autre personne interrogée affirme : « Elles ont commencé à coucher avec des gens de Total parce qu’ils avaient plus d’argent » (“they started sleeping with the people from Total because they had more money”).
Lorsqu’on leur demande d’identifier les hommes qui leur ont imposé ce chantage, Mwanajuma et Tomazina ont identifié des employés d’ISCO, un sous-traitant de TotalEnergies. ISCO Segurança est une entreprise de sécurité affiliée à la société rwandaise ISCO Security, elle-même liée à Crystal Ventures, la branche d’investissement du Front Patriotique Rwandais actuellement au pouvoir au Rwanda. Cette entreprise fournit des services de sécurité au site d’Afungi. Interrogées sur ces accusations, ni ISCO ni Crystal Ventures n’ont donné suite.
Personne interrogée dans l’anonymat par le consortium (Crédit : Source Material).
TotalEnergies affirme que Mozambique LNG n’est « pas au courant de telles accusations, mais les prend très au sérieux ». Selon la société, le projet est doté d’une procédure par laquelle les personnes affectées par les opérations de l’entreprise peuvent faire part de leurs préoccupations : « Nous avons passé en revue les doléances déposées auprès du mécanisme de traitement des plaintes et n’avons trouvé aucun témoignage de ce genre », poursuit la multinationale.
Un an s’est écoulé depuis l’agression de Tomazina, mais la douleur perdure : « Je me demande pourquoi j’ai dû traverser tout ça. La vie est dure, il n’y a pas de travail, quelqu’un a utilisé ça pour me piéger. Tu ne t’appartiens plus, tu as livré ton corps, tu leur a tout donné en croyant que cette fois-ci ta vie irait mieux. Mais elle ne s’améliore jamais ».
Des abus généralisés
En 2025, TotalEnergies a repris ses opérations à Cabo Delgado après une interruption de quatre ans. Pendant ce laps de temps, la multinationale a payé les forces armées mozambicaines pour protéger ses infrastructures gazières d’Al-Shabaab. Selon le rapport, des soldats de l’armée mozambicaine seraient à l’origine de rapports sexuels tarifés, et auraient commis des viols, des violences et de l’extorsion, y compris contre des mineurs.
Soldats mozambicains lors d’une visite de l’ancien président mozambicain Filipe Nyusi et du président rwandais Paul Kagame à Cabo Delgado, en septembre 2021 (Crédit : AFP).
Un rapport interne de TotalEnergies, consulté par Forbidden Stories et obtenu par ReCommon, une association italienne à but non lucratif spécialisée dans les questions de responsabilité des entreprises, révèle que le projet gazier mené par TotalEnergies « a été informé de plusieurs cas de comportements répréhensibles de la part de la JTF [Joint Task Force] dans le village et aux alentours » en 2022.
Un témoignage évoqué par le rapport de l’ONU revient en particulier sur un incident impliquant une adolescente : « Hier, un officier a proposé un verre à une fille de quinze ou seize ans. Ensuite, il lui a exigé d’être remboursé pour le verre. Comme elle n’avait pas d’argent, il l’a forcée à coucher avec lui comme paiement. Il y a un motel juste à côté, on l’entendait crier et pleurer », raconte un témoin.
Dans une interview avec SourceMaterial, partenaire de notre consortium, Zura*, une résidente de Nacala de 20 ans dont le prénom a été modifié, raconte avoir croisé un jour le chemin de trois soldats alors qu’elle rentrait chez elle depuis Palma. Ils lui ont bloqué le passage, et ont insisté pour qu’elle les suive.
« Ils ont arraché ma blouse. Puis ils m’ont ligotée et bandé les yeux pour que je ne puisse pas voir », dit-elle. Zura raconte qu’ils l’ont violée à plusieurs reprises et volé son argent. Pourtant, elle dit n’avoir aucune voie de recours.
Impunité judiciaire
Après de tels abus, les locaux se méfient à présent de l’armée selon plusieurs personnes interrogées par le consortium. « Ils ne viennent pas pour nous protéger, s’ils trouvent quoi que ce soit sur vous qu’ils veulent, ils le prennent par la force. Sont-ils venus nous protéger, ou nous voler? », se demande Mariamo*, une habitante de Palma de 32 ans.
Le témoignage de Mariamo corrobore des interviews conduites par RFI, média partenaire de « Mozambique Exposed » qui s’est déplacé au Cabo Delgado. « Nous ne leur faisons pas confiance car ils ne sont pas dignes de confiance », affirme Fatima Alidi, résidente de Mocímboa da Praia. Interrogé à ce sujet, le ministère de la Défense du Mozambique n’a pas donné suite.
Selon le rapport, les victimes de violences sexuelles qui n’obtiennent pas justice sont nombreuses. Cela est en partie dû au manque de tribunaux dans la région, et à la prévalence de pratiques informelles de la justice. Les différends sont souvent réglés par les chefs de communautés qui « les étouffent parce qu’ils préfèrent résoudre cela par le biais d’accords privés ».
Personne interrogée dans l’anonymat par le consortium (Crédit : Source Material).
Il n’y a pas de justice dissuasive pour les soldats au sein de la communauté, malgré le fait qu’ils soient nombreux à avoir été impliqués dans des mariages avec des mineurs, des grossesses précoces, et de la prostitution. « Même si le coupable est arrêté, dès le lendemain il se balade déjà dans le quartier », explique un autre expert des VBG auprès de l’ONU.
Selon le rapport, les victimes de viol ne signalent pas ces crimes car les militaires prétendent bien souvent être intouchables. Zura dit qu’elle a signalé avoir été violée par des membres des forces armées à la police, et leur a montré ses habits ensanglantés. Mais les soldats auraient simplement été redéployés quelques kilomètres plus loin.
« Un monde imaginaire où les faits n’existent pas »
Selon Kete Mirela Fumo, spécialiste des droits de l’homme et des abus des entreprises pour Justiça Ambiental, une ONG mozambicaine, les multinationales telles que TotalEnergies se retrouvent sans le vouloir dans la position de catalyseurs pour le conflit : « Que ce soit directement ou indirectement, ces projets finissent par empirer la situation, particulièrement lorsque les faits montrent que ces mêmes projets financent des forces armées qui commettent ensuite des violations des droits humains », affirme-t-elle.
Kete Mirela Fumo, spécialiste des droits humains et des abus commis par les entreprises au sein de l’ONG mozambicaine Justiça Ambiental, interrogée par le consortium (Crédit : ZDF).
Une investigation publiée par Politico en 2024 par le journaliste Alex Perry a révélé que TotalEnergies avait payé des soldats mozambicains appartenant à une “Joint Task Force” (JTF). Les soldats étaient affectés à la protection du site LNG à Cabo Delgado. Ils sont accusés d’avoir détenu, torturé, et exécuté des dizaines, sinon des centaines de civils autour du périmètre du complexe de TotalEnergies. Fin 2025, le Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits humains (ECCHR) a déposé plainte contre TotalEnergies en France. La multinationale est accusée de complicité de crimes de guerre, de torture, et de disparition forcée de dizaines de civils, ainsi que d’avoir « directement financé et matériellement soutenu la “JTF” [qui] aurait détenu, torturé et tué des dizaines de civils sur le site gazier de TotalEnergies ». Interrogée à ce sujet par notre consortium, TotalEnergies a affirmé « rejeter fermement toute accusation de ce genre ». Présumée innocente, la société affirme que « ni Mozambique LNG, ni, a fortiori, TotalEnergies n’avaient reçu, à l’époque, aucune information concernant ces allégations ».
Le journaliste Alex Perry maintient que la firme a échoué à reconnaître l’ampleur des souffrances qui entourent le projet : « Total ne reconnaît, ou ne reconnaîtra rien de ce que nous avons découvert », affirme-t-il à ZDF, média membre de notre consortium : « Total existe dans un monde imaginaire où les faits n’existent pas ».
Selon Clara Gonzalez, co-directrice du programme « Business and human rights » au ECCHR (European Center for Constitutional and Human Rights), l’organisation qui a déposé la plainte contre TotalEnergies, la réponse de l’entreprise est « surprenante et cynique ». Il appartiendra à la justice d’établir les faits.
Mariamo, la résidente de Palma de 32 ans, relate dans une interview accordée à notre consortium qu’un soldat l’a agressée après avoir refusé de la payer pour de l’alcool qu’elle venait de lui vendre. Le même incident apparaît dans un rapport interne de TotalEnergies obtenu par l’ONG ReCommon, que Forbidden Stories a pu consulter. Selon ce document, le projet lui a fourni du soutien médical, et la « prime de pénibilité » de l’officier lui a été retirée avant qu’il ne soit écarté.
Après avoir rapporté l’incident à la police, le soldat l’aurait menacée : « Quoi que tu fasses, personne ne m’emprisonnera. Nous allons te tuer. »
Voir aussi