Tuer le messager ne tuera pas le message.

La France refuse l’asile à un journaliste et lanceur d’alerte qui a révélé les dessous de la propagande russe en Afrique

Après avoir contribué à révéler les rouages de la propagande russe en République centrafricaine et dans plusieurs pays africains, Ephrem Yalike-Ngonzo, journaliste et lanceur d’alerte, a trouvé refuge en France. Malgré les risques encourus et son rôle déterminant dans l’enquête internationale “Propaganda Machine”, coordonnée par Forbidden Stories, les autorités françaises lui refusent aujourd’hui l’asile.

Crédit : Mélody Da Fonseca

Par Léa Peruchon 

9 juillet 2026

Le 27 juin 2024, à l’aéroport Paris-Charles de Gaulle, Ephrem Yalike-Ngonzo franchit enfin les portes d’arrivée après des mois de fuite, d’inquiétudes et d’attente, durant lesquels son arrivée en France est restée incertaine.

Cinq mois plus tôt, alors qu’il tentait de quitter la République centrafricaine avec sa famille, il avait été arrêté à l’aéroport de Bangui, son passeport confisqué et un interrogatoire fixé au lendemain. Craignant pour sa sécurité, il avait choisi de fuir et traverser clandestinement le fleuve Oubangui vers la République démocratique du Congo.

Les équipes de Forbidden Stories et de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) ont suivi au quotidien son parcours, entre démarches administratives et moment d’inquiétudes extrêmes. Des jours et des nuits passés à attendre un message, sans savoir si la prochaine nouvelle annoncerait sa sortie du blocage administratif ou un nouveau danger.

Son arrivée en France résulte d’une décision politique exceptionnelle. L’Élysée est intervenu personnellement, au printemps 2024, pour permettre la délivrance d’un visa et d’un laissez-passer afin qu’il puisse rejoindre le territoire français. Les autorités françaises connaissent déjà les raisons de son exil : Ephrem Yalike-Ngonzo est devenu l’un des principaux témoins du système de désinformation mis en place par des agents d’influence russes rattachés à l’époque au groupe Wagner en République centrafricaine.

Un rouage de Wagner devenu témoin de l’intérieur

En 2019, le jeune journaliste travaille pour un média en ligne centrafricain lorsqu’il est recruté par un homme qu’il ne connaît que sous le pseudonyme de « Micha », identifié par la suite dans l’enquête de Forbidden Stories et ses partenaires comme Mikhaïl Prudnikov. Jusqu’en 2022, il relaie auprès de médias centrafricains des contenus fournis par cet agent d’influence russe. Ces articles valorisent les forces russes présentes dans le pays, discréditent leurs opposants et alimentent les campagnes de désinformation orchestrées depuis Bangui.

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Propaganda Machine
Le journaliste centrafricain Ephrem Yalike a pris part à l’implacable entreprise de désinformation russe...

Ce témoignage devient la pièce centrale de Propaganda Machine, l’enquête coordonnée par Forbidden Stories avec dix rédactions internationales. En avril 2025, l’enquête est primée aux Assises du journalisme de Tours. En mai 2025, l’Union européenne adopte des sanctions contre Mikhaïl Prudnikov pour son rôle dans les opérations de déstabilisation conduites au profit de la Russie. Un deuxième volet de l’enquête, publié en février 2026, est venu prolonger ce travail en documentant l’extension internationale de ce réseau d’influence russe et en apportant de nouveaux éléments sur des mécanismes déjà décrits par l’ancien journaliste centrafricain.

Depuis son arrivée en France, Ephrem Yalike-Ngonzo vit avec sa famille et l’accompagnement quotidien de PPLAAF. Il dépose une demande d’asile et coopère avec les autorités françaises. Pourtant, en avril dernier, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) rejette sa demande, ainsi que celle de sa famille.

Le lanceur d’alerte que la France refuse désormais de protéger

Cette décision intervient alors qu’un autre dossier suscite de vives réactions en France. Au moment même où Ephrem Yalike-Ngonzo préparait sa demande d’asile, à l’été 2024, Xenia Fedorova, ancienne présidente de Russia Today (RT) France, la chaîne de propagande financée par le Kremlin, voyait son titre de séjour renouvelé pour une durée de dix ans.

Les deux situations relèvent de cadres juridiques distincts et ne sont pas comparables sur le plan du droit. Leur rapprochement soulève toutefois des interrogations sur la cohérence entre la politique migratoire française et la stratégie affichée de lutte contre les ingérences russes.

Jusqu’à son départ de République centrafricaine, Ephrem Yalike-Ngonzo a continué à participer à des événements liés aux opérations d’influence russes afin de documenter leur fonctionnement et de ne pas éveiller davantage les soupçons de ses commanditaires. Les mêmes faits qui ont motivé son exfiltration sont aujourd’hui invoqués pour justifier le refus de lui accorder l’asile. Dans sa décision de rejet, l’OFPRA estime que le journaliste a participé à l’organisation de manifestations hostiles aux intérêts occidentaux.

Crédit : Forbidden Stories

Pour Henri Thulliez, directeur de la stratégie de PPLAAF, cette décision pose un problème de cohérence : « L’engagement de la France en faveur de la lutte contre la désinformation en Afrique perd toute crédibilité dès qu’elle ne garantit pas la protection à ceux qui en révèlent les mécanismes ». Contactée par PPLAAF au sujet de l’intervention des autorités françaises et de la situation actuelle du journaliste centrafricain Ephrem Yalike-Ngonzo, l’Élysée n’a pas répondu aux sollicitations.

Au-delà du cas personnel d’Ephrem Yalike-Ngonzo, cette affaire pose une question plus large : quel signal est envoyé aux futurs témoins d’opérations d’influence étrangères si ceux qui acceptent de parler au prix de risques considérables ne peuvent ensuite obtenir la protection promise ? Si la France ne reconsidère pas sa décision, Ephrem Yalike-Ngonzo pourrait être contraint de retourner en République centrafricaine, où sa vie est gravement menacée.

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